Le beau songe éveillé de « Der nister »


Parution: Article paru sur L'Union - Mars 2012 - Le beau songe éveillé de « Der nister »

Poésie. Joué cette semaine à Reims, « Der nister » conte les aventures oniriques d'un homme dans une forêt mythique. Théâtre d'objets, musique, jeu théâtral et même cinéma muet concourent à faire un beau songe éveillé de cette nouvelle création de la compagnie Pseudonymo.Pur produit de l'école nationale supérieure des arts de la marionnette de Charleville-Mézières, David Girondin-Moab en a gardé cette faculté du détournement, de la traverse, de l'émancipation par rapport au théâtre traditionnel. La méthode permet la plongée dans un autre univers en larguant les amarres, en se libérant du canevas narratif et en se vouant au seul plaisir de s'abandonner aux sens. « Der nister », son nouveau spectacle qu'il a créé cette semaine au Salmanazar d'Epernay où sa compagnie Pseudonymo se trouve en résidence depuis trois ans, produit cette impression. Adaptée de « Sortilèges », deux contes de Pinkhas Kaganovitch, un écrivain symboliste yiddish du début du siècle dernier, ami de Chagall, qui, pour échapper au pouvoir tsariste en Russie, a pris comme pseudonyme le titre de cette pièce signifiant « le secret » ou « le caché » en hébreu, l'histoire narre les aventures d'un individu perdu dans une forêt.
Mais, très vite, l'intrigue se dilue dans les brumes de ce décor fantastique. Elle devient un prétexte pour une autre quête spirituelle, onirique et sensorielle sollicitant différentes disciplines artistiques.

Entre marionnettes et cinéma Entre marionnettes et cinéma. Voici le voyageur rencontrant deux créatures mystérieuses qui, se déplaçant avec lenteur comme des zombies, s'exprimant de manière étrange en émettant des sons qui résonnent comme des échos, affichent un visage difforme dans un masque de silicone. Le travail de marionnettiste qui est fortement illustré avec ces apparitions sera conforté un peu plus tard par l'exploitation d'une « kokoschka », le corps d'un vrai interprète surmonté d'une fausse tête pour camper un nain alors qu'il n'émerge qu'au niveau du buste, les jambes glissées dans une trappe. Le cinéma muet dans ses liens avec le théâtre d'ombres est également magnifiquement servi dans cette création par le jeu des éclairages qui sculptent des images en noir et blanc ou isolent des zones d'illumination dans l'espace scénique plongé dans les ténèbres. Se découpant dans un halo lumineux, le promeneur solitaire cherche ainsi à se débarrasser d'une nuée de mouches tandis que des branches qui pendent représentent une toile d'araignée dans laquelle il se débat aussi. Alors que l'écriture apparaît comme le parent pauvre, tantôt réduite à une peau de chagrin, tantôt envahissante dans le monologue final trop long, la musique intervient aussi comme un personnage à part entière avec une bande électro-acoustique très dense, des voix qui courent comme des chuchotements de revenants, un pianiste qui fait mine de jouer une partition déjà enregistrée ou encore une chanteuse qui, surgissant subitement de la pénombre, l'imite en ne pipant mot. Elle est d'ailleurs interprétée par un homme.

Une splendeur plastique
Par tous ces procédés qu'il estampille d'une rare splendeur plastique, le metteur en scène se fait l'apôtre de l'illusion et des artifices. Ce choix esthétique qui baigne dans un climat de poésie relègue la trame au second plan.
Mais si cette déambulation dans les profondeurs sylvestres s'estompe peu à peu dans une ambiance nébuleuse, elle rebondit dans les contrées des rêves ou les sphères de l'au-delà. La présence dans le dénouement d'un miroir qui sert de frontière entre deux mondes rappelle aussi le périple d'Orphée chez Jean Cocteau se faufilant par ce passage pour retrouver son Eurydice dans le royaume des morts.
Nourrie par tous les mythes de l'humanité, l'imagination du spectateur prend ainsi le relais en se frayant un chemin dans le chuchotement de son inconscient, dans une cacophonie de bruits inquiétants, dans un labyrinthe forestier, peuplé de démons, d'elfes et d'une déesse omnipotente, grande prêtresse de la terre nourricière. Elle lui permet de vivre un songe éveillé avec « Der nister ».

Fabrice Littamé
Représentations mardi 20 mars à 20 h 30, mercredi 21 et jeudi 22 à 19 h 30, vendredi 23 à 20 h 30 et samedi 24 à 18 h 30 à l'Atelier de la Comédie à Reims. Prix : 5 à 22 euros. Renseignements au 03.26.48.49.00.
A Reims, les 20, 21, 22 et 23 mars


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